Dernier train pour Busan

BUSAN D’BONSOIR !

 

Amateur de trains depuis sa plus tendre enfance, le cinéma est aujourd’hui un grand, si ce n’est le plus grand ferrovipathe. Lumière, Porter, Keaton, Renoir, Hitchcock, ou encore, plus récemment, Bong Joon-ho, les pièces de choix se bousculent dans les vitrines du septième art. Dernière acquisition en date, et pas des moindres, Dernier train pour Busan de Yeon Sang-ho, nouveau morceau de métal hurlant sud coréen.   

 

À l’Est déraille

Le cinéma est encore bien jeune, certes, mais il ne l’est jamais autant que lorsqu’il clipse bout à bout les bandes de pellicules comme autant de rails pour son nouveau joujou. Il suffit de voir la vitesse et l’intensité avec lesquels ces films défilent. On dit bien « roulez jeunesse ! » et le cinéma, qui a visiblement pris l’expression à cœur, pendant plus d’un siècle n’a cessé de rouler des mécaniques, obsédé par les chevaux de fer et leurs courses folles, allant ce jour jusqu’à inverser les courbes du temps pour atteindre avec Dernier train pour Busan le point culminant de son trip régressif. Le synopsis du métrage en dit d’ailleurs beaucoup à ce sujet : c’est l’anniversaire de la petite Soo-an et tout ce que la gamine souhaite c’est sauter dans le premier TGV pour rejoindre Busan et sa mère par la même occasion. Le père indigne, Seok-wu, gérant d’actifs confronté à sa propre absence sera contraint d’accompagner sa fille pour le trajet, mais alors que les portes se referment, catastrophe, une demoiselle qui a tout d’un zombie, parvient à se glisser dans un des compartiments du véhicule. Bientôt, à coup de chicots, l’épidémie se propage et les morts-vivants fondent à toute allure sur les rares survivants acculés au fond d’une poignée de rames.

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Busan dessus dessous

N’en déplaise au résumé qu’on en fait, Dernier train pour Busan fait crisser sous sa calanque de série B une rage contestataire que son auteur n’a cessé de scander au cours de son œuvre. Œuvre constituée jusqu’alors exclusivement de films d’animation aussi réalistes que noirs dont la plus récente illustration, Seoul Station (2015), esquissait le propos de son premier film en prise de vues réelles. Là, déjà, on avait affaire à des zombies : des SDF abrités par la gare de Séoul, morts-vivants ignorés incarnations parfaites d’une démocratie entendus au sens coréen du terme. Tout aussi débraillés les créatures de Dernier train pour Busan entendent bien reprendre le flambeau. Devenus projectiles ayant trouvé leur fronde en la figure du train à grande vitesse, ces monstres se confondent en une boulette de papier, coin de cahier sur lequel se sont couchées les idées d’une démocratie, mince munition grossie, renforcée par de nombreux brouillons depuis chiffonnés, roulés, jetés dans la même corbeille. Un effet « boule de neige », parfaitement rendu par les hordes de morts-vivants du film qui solides semblent, en l’espace d’un instant, pouvoir fondre et se déverser en flot continu sur les pauvres coréens. En cela, les morts-vivants de Yeon Sang-ho n’ont rien à voir avec les zombies lèche-vitrines de Romero et se rapprochent d’avantage des moustiques qui se crashent sur le pare-brise de votre voiture élancée à pleine vitesse sur l’autoroute, toutes proportions, tant au niveau de la taille que du nombre, gardées.

 

Ceux qui meurent prendront le train

Seulement, aussi nombreuses et déterminées soient-elles, les créatures souffrent des mêmes tares que ce qu’elles incarnent, à commencer par la pauvre vue dont elles sont dotées. Devant leurs globes s’étend un voile dont n’hésiteront pas à profiter les protagonistes à plusieurs reprises servant aux zombies les mêmes tranquillisants que l’État offre à son peuple. Soumis à l’obscurité des tunnels qui rythment la folle chevauchée du train, les infectés sont obligés de s’en remettre à leurs oreilles et, alors que se glissent entre leurs pattes un groupe de survivants, sont tour à tour détournés de leurs cibles par le divertissement (les balles de base-ball qui s’écoulent d’un sac affalé au dessus des sièges, la sonnerie K-pop kitsch d’un portable) et la consommation (cette canette qu’écrase par inadvertance un survivant). Devant ces scènes d’une rare intensité, nous serions presque pris de compassion pour ces zombies, qui nous apparaissent comme les nombreuses victimes sacrifiées au profit d’un seul. En ce sens, il apparaît d’ailleurs intéressant de souligner le fait que la dernière menace putride, la plus retorse du film, soit isolée du groupe. Les horreurs de Dernier train pour Busan ont quelque chose à nous dire, crier, hurler même, et sont biens décidées à se faire entendre, pas étonnant que leur figure dans le film soit un temps confondue avec celle de manifestants.

 

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Long-métrage virulent, acerbe et déchaîné, Dernier train pour Busan de Yeon Sang-ho ne donne au cours de son heure cinquante-huit jamais l’impression de s’essouffler, soutenu par une grande intelligence et des acteurs possédés, poignée de ressorts parmi l’attirail de tremplins qu’emprunte le film au cours de sa progression, qui finiront assurément par venir à bout de votre souffle.

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Corentin

7 Comments

Frieda

Est-ce vraiment le dernier train à destination de Busan ? En lisant cette critique, j’ai l’impression qu’il y en a un autre qui va bientôt entrer en gare, avec pour terminus la salle de cinéma la plus proche.

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Kakurenbo

Merci pour ton commentaire ! Très content que ce papier te donne envie de retourner en salle, en espérant que le trajet jusqu’à Busan se fasse sans accroc, héhé.

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Couac

je trouve le film au contraire très normé, reprenant pleins poncifs des films catastrophes/de zombie (oh la famille dysfonctionnelle qui va se rabibocher, oh les survivants sont des symboles de puretés, oh les méchants politiques qui manipules la masse idiote) en soulignant les symboles en osant le kitsh
je crois que c’est ça que j’ai adoré en fait, c’est qu’il est très « premier degré » et qu’il utilise son espace (le train) de façon à rendre les scènes viscérales, le principe de fuite en avant fonctionne très bien tout comme dans le transperceneige, un de mes films préférés
il est évident qu’il y a un message politique dans le film mais je le trouve presque facile, autant qu’un méchant de dessin animé magnat de la finance ne représente pas une subversion du système capitaliste (mon exemple est peut-être bidon). il rentre dans le système en employant les codes d’un système, celui du film de genre

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Kakurenbo

Merci beaucoup pour ton commentaire, Couac ! Seulement, à aucun moment, je ne vante l’originalité et au contraire te rejoins sur ce point et… sur tous les autres en fait. Le film est très normé, comme tu dis, mais c’est avec une certaine virtuosité qu’il reprend les codes du genre. J’aime aussi le kitsh revendiqué du film. Vincent Malausa dans le dernier numéro en date des Cahiers du Cinéma qualifiait de « film de série B fortuné » ce qui lui sied parfaitement et le fait qu’il assume ce statut est d’autant plus appréciable. Comme toi, encore, j’ai adoré la manière dont il utilisait le KTX pour rendre ce côté « viscéral », oui, mais aussi et surtout, en tout cas pour moi, tourner une véritable ode à la vitesse. Le message est facile, certes, mais relativement bien amené. Les scènes qui appuient sur celui-ci ne le font pas trop fort et reste avant tout jouissive au premier degré. Un excellent divertissement, qui n’est pas dénué de sens, en somme. Chose assez rare aujourd’hui pour être soulignée, je pense et ta dernière phrase est en ce sens très intéressante.

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Eric

Chouette article ! Pour en ajouter un peu plus pour ceux qui connaissent un peu moins la Corée du Sud : le sous-texte gouvernemental est classique de la défiance populaire des Coréens envers leur gouvernement (qui n’est que démocratiquement élu depuis 1980), celui-ci ayant durement réprimé ses opposants politiques des années 40 jusqu’aux années 80 (cf. le massacre de Gwangju) et ayant toujours refusé d’admettre ses torts. Aujourd’hui encore, l’exécutif de droite fait passer des mesures pour faire oublier le passé houleux de la gouvernance du pays (quitte à faire réécrire les livres d’histoire : http://www.nytimes.com/2015/10/13/world/asia/south-korea-to-issue-state-history-textbooks-rejecting-private-publishers.html). En voyant les scènes où le gouvernement nie l’attaque zombie et rejette le chaos sur la faute de manifestants agressifs, ça m’a directement fait penser à ça, donc je pense que ça peut apporter des éléments de lecture supplémentaire.

Voilà, sinon une mise en scène impeccable – super film et jolie critique, merci !

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Raismith

J’ai adoré ! C’est un film propre, bien caractérisé, bien réalisé, où l’intrigue noire et jouissive tout comme le propos saisissent le spectateur et l’emmènent à fond de train à sa destination finale : l’apocalypse sociale. Je n’avais pas beaucoup aimé Seoul Station je dois dire, en raison d’une intrigue principale un peu décalée et ridicule (mais du coup, il est vrai, raccord avec l’intention). Dernier train pour Busan prend moins de détours et c’est tant mieux !

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