Mademoiselle

Corée âme

 

Trois ans après Stoker, son excursion en soute hollywoodienne, mais aussi et surtout après La Servante (하녀The Housemaid, 1960) de Kim Ki-Young, ses versions 화녀 – Femme de Feu de 1971 et 1982, ainsi que le remake de 2010 signé par Im Sang-soo, Park Chan-wook avec sa Mademoiselle (아가씨 The Handmaiden) sans quitter le thriller qu’il affectionne tant s’en va lorgner du côté de l’érotisme. De ces aventures sadiennes qui ne peuvent se dérouler qu’en haute société, plaquettes sur lesquelles s’ébattent librement cultures de boudoirs. Là, l’œil annexe le sexe, alors que celui-ci devient art visuel et littéraire, se couche sur feuilles et toiles, si bien qu’aussi stimulé soit-il, lui masculin, apparaît bien plat face au féminin de la pellicule, vulves comme autant de chaînes de montagnes, véritable érection du saphisme, creux devenu contondant, objet de la vengeance (Park Chan-wook oblige) adressée à celui qui, invité à sonder, pénètre. 

agassi-the-handmaiden-park-chan-wook-02  © The Jokers – Bac films
André 아가씨

Nous ne sommes pas en 1862, pas plus que nous ne sommes à Londres, contrairement à ce que lui propose Du Bout des Doigts, Park Chan-wook nous transporte en Corée dans les années 1930, pays alors sous le joug japonais. Là Sookee (Kim Tae-ri) et « le Comte » (Ha Jung-woo) se rencontrent en vue d’escroquer Hideko (Kim Min-hee), jeune héritière japonaise, et Kouzuki (Jo Jin-woong), son oncle, qui prévoit de l’épouser. Pour ce faire Sookee entre au service de la jeune nantie, afin de participer à la séduction entreprise par « le Comte ». Ainsi, se met en place Mademoiselle, jeu de dupes, qu’il vous revient dans un premier temps d’organiser, car chacun des plans méticuleusement composés recèlent nombre de trappes, judas et autres entrebâillements par lesquels il convient de jeter un œil afin de comprendre ce qui se trame au sein de cette somptueuse demeure.

À l’image de la résidence d’ailleurs, le film s’escamote, les plans comme les portes glissent et se changent au gré des points de vue qu’ils adoptent. A trois reprises la pellicule se divise recueillant au passage diverses scènes charnelles charnières qui se découvrent une nouvelle lecture à mesure d’angles de caméras inédits. À travers Mademoiselle, le cinéaste ré-explore le Vertigo (Alfred Hitchcock, 1958) qu’il aime tant et fait de son tronc de séquoia, repère chronologique, un cerisier en fleurs, oui, mais un cerisier en fleurs auquel on se pend. Après tout nous sommes chez Park Chan-wook et cela implique autant d’audaces que d’exubérances.

116303-jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx© The Jokers – Bac films
à Corée à travers

À intervallles réguliers la caméra de Mademoiselle gravit une épaule et s’y niche tant bien que mal, comme un perroquet s’agripperait au capitaine d’un navire pirate pour le plaisir d’aser encore et encore « à l’abordage ! ». À juste titre la caméra volatile s’agite pour nous rappeler que nous assistons à la projection d’un thriller, mais à quoi bon rester alerte ? Profiter de la photographie du métrage et de ses nombreux plans à l’extravagance millimétrée vaut bien que l’on tombe dans tous les panneaux aussi visibles puissent-ils être rendus.

Dupe parmi les dupes, spectateur, nous ployons sous le poids de la tension érotique qui transpire du moindre des objets qui s’entassent au sein de chacun des plans de la demeure. On a rarement vu si bel écrin, si bien rempli. Tout y est tellement attirant qu’en plus de tourner un film Park Chan-wook semble œuvrer à la confection d’un catalogue du fantasme. Boucles d’oreilles, corde, lacets de corsets, boutons de robes, broches… pour son premier film en costumes, le réalisateur de Old Boy (올드보이, 2003) fait des accessoires autant de personnages au service de l’érotisme du film. Notons d’ailleurs les fins réversibles de ceux-là, voués au plaisir, comme à la souffrance ils se changent d’une main à l’autre : des gants blancs de la douce Hideko au cuir noir qui fait gémir les doigts de son oncle lubrique.

Les objets se substituent alors aux personnages, ainsi le couteau dont se sert la Mademoiselle du film pour simuler la perte de sa virginité renvoie directement aux personnages masculin du film, comme autant de figures violentes et fallacieuses, tandis que Sookee et Hideko se retrouvent plutôt dans ces objets « adoucissants » de la sucette à une espèce de dé à coudre transformé en fraise dentaire destinée à limer une dent tranchante. La bouche étant le principal instrument des manipulations qui rythment le métrage, le fait que lesdits substituts soient adressés à l’emmieller et la polir n’est certainement pas un hasard. Le féminin ne saurait mentir plus longtemps, abandonne les faux-semblants, les compositions unilatérales convoquées par le masculin afin de jouir pleinement de la symétrie, organisation plus à même de se prêter aux ébats amoureux.

114584 © The Jokers – Bac films

«Quand j’étais adolescent dans les années 1980, il y avait beaucoup de films noirs de Hong Kong, ceux de John Woo notamment, avec des bagarres sanglantes entre triades. Je me suis dit : « Si c’est comme ça, Hong Kong…» (il rit). Mais finalement, j’ai bien vu que ce n’était pas la réalité, qu’il s’agissait d’une violence symbolique. Dans mes films, on voit beaucoup d’actes violents, mais ce qui compte c’est la psychologie de la vengeance, l’esprit de la vengeance. La violence n’est qu’une métaphore. La vengeance est la chose la plus inutile de notre vie, car elle porte toujours sur le passé et sur ce qu’il est impossible de modifier. Des gens parfois donnent toute leur vie, toute leur énergie à ce passé irréversible. C’est un mauvais calcul, une perte sèche.» confiait Park Chan-wook au Figaro en mars 2015 (1).

Alors que l’industrie cinématographique coréenne nous ressert régulièrement en élan nationaliste, de ces productions riches en démons nippons, pendant que les hommes du métrage s’émasculent, Mademoiselle et ses lesbiennes incarnent la devise précédemment rapportée et prêtent leurs plus beaux atours à un nouveau jalon dans l’oeuvre de Park Chan-wook.


1. Entretien entre Park Chan wook et la journaliste Valérie Duponchelle pour le Figaro

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Corentin

1 Commentaire

Raismith

J’ai vu Mademoiselle il y a quelques temps. J’ai d’abord été perturbé par une chose : le film présente des personnages « noirs », « crasseux » au début, y compris pour ses personnages féminins, et se tourne vers une romance de plus en plus crédible. Le virage est un peu brusque, mais quelque part, c’est réussi. C’est là un peu la nouveauté chez Park je trouve, en tout cas pour ses films de vengeances : il n’y a pas grand chose à sauver chez ses personnages, et là, on nous donne justement un signe d’espoir en l’humanité. Ici, c’est bel et bien deux femmes qui vont s’extirper du patriarcat. Le propos est parfaitement exécuté dans une mise en scène millimétrée (bien qu’un peu moins fantaisiste que ce qu’il a réalisé précédemment). Bref, une réussite à tous les étages, et où Park continue à creuser ses obsessions avec cohérence dans sa filmo.

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