Okja

The truie of life

 

Mazette ! Le temps passe à une vitesse… Voilà bientôt onze ans que la grosse bébête de The Host a émergé de la rivière Han. Onze bougies ce n’est pas rien, on devient le grand parmi les petits et l’événement mérite un présent à sa hauteur, Bong Joon-ho, le papa de la bestiole, en a bien conscience. Et quoi de mieux pour marquer le coup qu’une naissance ? Paf ! Sans détour ou si peu dans les salles, le 28 juin 2017 à 17h30 pétante, Okja, la petite-sœur porcine du têtard mutant, voit le jour sur Netflix, la célèbre plateforme de vidéos à la demande sur abonnement. L’occasion, pour une fois, de mettre les grands plats dans les petits, et de nous servir un nouveau grand film, ou devrais-je dire gros, oui un gros film, peut-être même trop, un tantinet boursouflé par des ambitions démesurées.

 

 

Tout est Bong dans le cochon

C’est à coups de grands noms inscrits sur un PowerPoint géant du plus bel effet que s’ouvre Okja. L’opportunité pour Lucy Mirando ( Tilda Swinton ), récemment propulsée à la tête d’une multinationale dirigée de bourreaux en bourelles du même sang, de capter notre attention et de nous présenter son projet, ainsi que celui du film en l’espace de quelques diapos bigarrées. Le plan est tout ce qu’il y a de plus simple : redorer le blason de l’entreprise Mirando et s’en mettre plein les fouilles en vous gavant d’une toute nouvelle viande transgénique. D’une pierre deux sales coups, bien qu’on aie du mal à saisir comment la commercialisation d’une bidoche génétiquement modifiée va permettre à la transnationale de soigner son image. Eh bien tout simplement en préférant à certains termes, comme « transgénique » par exemple, un charmant petit conte selon lequel l’entreprise aurait, le plus naturellement du monde, découvert au Chili une nouvelle espèce animale à croquer : le super-cochon ! Une créature bien en chair, au goût, paraît-il, délicieux et à l’empreinte écologique riquiqui. « Un cadeau de mère nature ! » s’écrit Lucy, toutes dents dehors. Ajoutez à cela une histoire de concours dans lequel vingt-six éleveurs se tirent la bourre pendant dix ans pour élever le meilleur pourceau transgénique et bingo : les actionnaires, journalistes et bientôt le monde entier vous mange dans la main.

Dix ans plus tard, au sommet des montagnes du village de Sanyang en Corée du Sud, nous voilà nez à groin avec Mija ( Ahn Seo-hyun ), une jeune fille d’une dizaine d’années et Okja, une des vingt-six créatures potelées. Loin, très loin de New York et de tout le reste, Bong Joon-ho prend son temps, presque quinze minutes sur les deux heures dont il dispose, afin de capter une poignée de moments privilégiés entre l’enfant et la bête avant que tout ne tourne au vinaigre à l’arrivée des émissaires de Mirando. On court, roule, tombe, plonge, se marre, se goinfre et se câline, tout ça au sein d’une photo garantie 100 % Darius Khondji, venu se repayer une tranche de cochon seize ans après avoir équarri le Delicatessen de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro. « Il y a une dimension cartoon dans Okja » confie Bong Joon-ho à Télérama et ce ne sont pas les clichés du photographe franco-iranien qui diront le contraire. Une dimension d’ailleurs appuyée par les nombreux clins d’œil que les instantanés se permettent de jeter aux productions Ghibli, profitant de la relation entre Mija et Okja pour rejouer une poignée de plans tout droit sortis d’un Miyazaki, Totoro (1988) en tête.

Le jambon entre deux chaises, entre le réalisme de notre société et l’onirisme de l’animation, Okja a des allures d’adaptation live d’œuvres dessinées. Enfin, toutes proportions d’ambitions artistiques gardées, d’autant que le métissage se révèle être particulièrement bien pensé à travers notamment les interactions des deux copines comme cochons. Non contents d’être bluffants chacun des contacts chair-numérique viennent renforcer les liens qu’entretiennent nos héroïnes, tissu d’amitié noué par un destin commun, celui de tragiques vedettes au centre d’un cirque médiatique. Petite fille ou créature virtuelle, c’est du pareil au même, que ce soit aux yeux de la multinationale ou des activistes du FLA ( Front de Libération des Animaux ), Mija et Okja sont avant tout des images à manipuler. Une idée rondement résumée dans le cadeau que le grand-père de Mija fait à sa petite-fille : une idole en or à l’effigie d’un cochon dont l’implication dans le récit en dit long sur la valeur desdites images.

 

 

Un groin de folie

On parlait de la nature des images et de leur onctueux brassage, mais la fabrication de ce concentré de genres made in Bong Joon-ho relève, lui aussi, de bien des saveurs à commencer par le goût du risque. Preuve en est à travers cette nouvelle incursion dans le territoire hostile du grotesque. Registre glissant que le réalisateur connaît bien, certes, mais à l’intérieur duquel il ne s’est jamais aventuré aussi profondément, c’est dire. Mais c’est bien là le principe du grotesque, après tout plus c’est gros plus ça passe et les acteurs de cette production américano-sud-coréenne abondent en ce sens. Le surjeu de Jake Gyllenhaal grimé en Delajungle sous crack est un délice de tous les instants pour les zygomatiques, alors que Tilda Swinton nous gâte d’une double part de singeries avec ses rôles de jumelles mégalos, pendant que Paul Dano, grand défenseur de la cause animale, brille par son afféterie et sa fragilité.

Guignols soutenus par un rythme effréné sans cesse renouvelé à l’image de cette jouissive course-poursuite dans Séoul au cours de laquelle Mija fera tout pour délivrer Okja, même si cela implique de sauter sur le camion lancé à toute allure dans lequel est retenue son amie. Bong Joon-ho s’y connaît en tempo et la mesure qu’il bat durant la dizaine de minutes de cette scène est celle d’une symphonie majeure de sa filmographie. Le second mouvement, à l’intérieur d’un centre commercial souterrain, est jubilatoire au possible et fait montre de toute une étendue d’effets on ne peut plus maîtrisé, le tout rythmé par une musique de Jaeil Jung, mélodie bouffonne jouée par un orchestre maboule de mariachis dopés. Par là le film atteint sans peine les hauteurs des meilleurs divertissements et ne manquera certainement pas de garder votre intérêt deux heures durant et ce que vous fassiez partie des rares heureux à l’avoir vu en salle, ou de ceux, plus nombreux, qui l’auront visionné sur un téléviseur, un écran d’ordinateur, voire même une tablette.

Voilà pour le meilleur, car l’outrance, maître-mot du cinéma de Bong Joon-ho, n’a pas que des bons côtés dans Okja. Si le cinéaste coréen parvient sans mal à injecter de l’absurde un peu partout pour ensuite jongler avec tout ce qu’il en a gonflé, demeure des sujets avec lesquels le trop ne fait que très rarement bon ménage. Sa critique du capitalisme en fait partie et se trouve être d’ailleurs bien ramollie par tant d’excès. Quel étrange sentiment que de voir un film si subtile se contraindre à forcer le trait. Tout cela au profit d’une fable écologique infantile bien sage et et d’un parallèle Mirando-Monsanto aussi délicat qu’un super-cochon dans un magasin de porcelaine. À ce parallèle on préférera une mise en abyme un peu plus fine de la situation particulière du film, à savoir Mirando-Netflix, le producteur de cochon-cinéma, éco-auteur friendly. D’autant que celle-ci nourrie une réflexion bien plus intéressante. « Il faut écouter la voix des animaux », nous dit Bong Joon-ho, eux écoutent à l’image d’Okja qui tend l’oreille autant que la joue au risque de se faire maltraiter, voire manipuler. À nous maintenant de leur prêter nos esgourdes, ou s’agirait-il plutôt de notre vue, car ce n’est certainement pas un hasard si les bestiaux du film sont avant tout des images.

 

 

Okja est un film sur la consommation, nous l’aurons compris. Oui, mais la consommation de quoi ? La question est légitime, après tout le film aussi ambitieux qu’il est gourmand en multiplie les sujets jusqu’à en perdre, quasiment, l’essentiel : les images et notre rapport à celles-ci. Tout un programme parmi les plus fascinants du cinéma renforcé par sa nature même de film en streaming, rendu presque inaudible par l’outrance, un trop plein, trop plein d’ambitions notamment qui nous font nous réjouir à l’annonce d’un double retour de Bong Joon-ho en Corée du Sud à un cinéma plus intime.

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Corentin

4 Commentaires

Adrien Senechal

Depuis quand Plan Tatami égale les grosses têtes en terme de vannes ? En tout cas ça part dans tous les sens.
Bel article, quoi qu’il en soit. Il donne un peu plus envie de voir le film, du coup, je pense revenir jeter un coup d’œil à celui-ci après avoir vu le film !

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Corentin

Il faut dire que le film se prête plutôt bien aux jeux de mots, héhé. En tout cas merci beaucoup pour ton retour. J’espère que nous pourrons discuter du film après ton visionnage !

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Giuseppe Leone

Très bel article, qui nous donne l’essentiel sans trop en dévoiler.
Effectivement, l’exercice était casse-gueule, d’aborder autant de thèmes aussi variés, mais je trouve l’équilibre plutôt bien (in)géré. Le grotesque finalement se marie plutôt bien avec l’ambiance du film et c’était surtout sur ce point là que j’avais des craintes.

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Corentin

Merci pour ton commentaire ! Je suis d’accord avec toi sur l’équilibre de l’ensemble. Je trouve juste quelques points pas très fins, parfois même amenés n’importe comment. Alors oui Bong Joon-ho sait y faire avec le mélange des genres et le grotesque, pas de problème, mais à trop vouloir en faire on rate (presque ici) l’essentiel.

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