Trois Samourais Hors-la-loi

Sérénade à trois

 

Un, puis difficilement deux pas. L’image s’arrête, et vient s’enfoncer dans la fange de l’écran le titre du premier long-métrage d’Hideo Gosha : 三匹の侍 (Sanbiki no SamuraiTrois samouraïs hors-la-loi). Une histoire de petites gens tiraillées par la faim et les imposantes taxes, qui pour faire face enlèvent la fille du « magistrat » local. Shiba (Tetsuro Tamba), un rônin qui passait non loin de là, les surprend et, contre toute attente, décide de se rallier à leur cause. Paysans accablés par de riches tyrans, samouraïs déchus à la rescousse, victoire amère desdits rônins… Enregistré, dix ans après les Sept Samourais de Kurosawa, le Japon boueux de cette bobine vous le connaissez bien. La critique japonaise ne manquera d’ailleurs pas de voir en Gosha le nouveau Kurosawa. Toutefois, comme le dit très justement Christophe Gans : « peu de metteurs en scène ont été vraiment capables de rendre compte de la civilisation humaine sans que leur vision faiblisse et finalement se ternisse avec le temps. Ford et Kurosawa y sont parvenus. Gosha témoigne plutôt des aspirations de son époque. En cela, il est proche de Hawks, ou même de Peckinpah. Il parle de lui, alors que Kurosawa et Ford parlent du monde. » (1) 

 

 

Le grand chambar(a)dement

Hideo Gosha est né en 1929 à Asakusa, quartier de Tokyo que Donald Richie décrit ainsi dans ses Paradis éphémères : à travers l’Orient (2) : « En 1947, il n’y avait qu’une seule ligne de métro à Tokyo […] Elle avait pour glorieux terminus Asakusa, qui était alors la grande attraction de Tokyo – le Montmartre ou le Times Square de la capitale japonaise. Ce grand quartier de divertissement était décrit dans une chanson populaire de l’époque : « Asakusa est un marché humain / Asakusa est le cœur de Tokyo. » C’était alors une immense communauté de salles de spectacle et de magasins, de bars et de bordels, où tout était à vendre, en particulier les choses du cœur. » Ajoutons à cela que l’Asakusa Rokku district accueillit en 1903 le premier cinéma japonais : le « Denkikan ». Et pourtant, ses débuts Gosha ne les fera pas sur le grand, mais bien sur le petit écran de Fuji TV, ce après s’être essayé aux métiers de reporter et producteur d’émissions radiophoniques pour Nippon Hôsô. C’est d’ailleurs pour Fuji TV qu’en 1963 Gosha réalise la première saison d’une série qu’il adaptera l’année suivante au cinéma : Trois samouraïs hors-la-loi.

Désireux de passer à la réalisation d’une série taillée comme un grand film noir, le cinéaste en devenir se voit souffler l’idée suivante par Fumio Shirakawa ( l’attaché presse de Fuji TV  ) : troquer les fusillades et le cadre contemporain contre des duels au sabre et des histoires de samouraïs pourrait lui éviter bien des ennuis avec la censure. D’autant que le cinéaste n’en est pas à sa première incursion dans le monde du chambara, puisqu’il réalisa en 1962 la série Miyamoto Musashi d’après Eiji Yoshikawa. Accompagné par Tetsuro Tamba, Mikijiro Hira et Isamu Nagato, ceux-là même qu’il portera jusqu’à la grande lucarne l’année suivante, Gosha se lance dans la réalisation de cette série. Résultat ? 38 % de part d’audience, le succès est retentissant, rapporte Robin Gatto dans son ouvrage dédié à Hideo Gosha (3). Lauriers venus assurément récompensés la fabuleuse énergie déployée tout au long de cette première saison.

Cette énergie Gosha l’a vraisemblablement conservée lors de l’adaptation de ses Trois samouraïs hors-la-loi au cinéma. Mettant à contribution, par la même occasion, les nombreuses expérimentations tentées sur la télévision, à commencer par le son. Chaque estoc, qu’elle ait atteint la chair ou l’acier adverse, semble faire vibrer l’image. Pour cause, l’ingénieur son de Musashi aurait même demandé à des soldats des détails concernant les bruits que crissaient leurs lames sur les corps ennemis. Recherche poussée encore bien plus loin par le réalisateur qui ira jusqu’à faire porter à Tetsuro Tamba un vrai sabre à la lame émoussée. Réalisme donc, c’est peu de le dire, au service d’une imagerie noire et blanche aussi violente que saisissante. Les lames vrombissent, guident par leur élan et voix une caméra hyperactive que rien ne semble pouvoir arrêter. Je pense notamment à l’affrontement entre Einosuke Kikyo (Mikijiro Hira) et un assassin : la caméra, derrière le wagami déchiré, transforme cette joute en théâtre d’ombres, avant que les opposants ne surgissent de cet écran pour poursuivre leur duel à travers la maison close. Gosha compose à cette occasion avec chacune des poutres, et rambardes, qui soutiennent cette piètre bâtisse. Une scène relativement courte, fulgurante, à l’image du métrage.

 

 

Une mise en images qui dépassent la simple beauté du geste, puisque Gosha nourrit sa pellicule d’un sous-texte virulent sur ce système de classe. Un propos très personnel que convoient ces rônins, aussi marginaux que Gosha, et qui trouve sa « résolution » au sein même de la constitution de ce groupe de frères d’armes en marge. On pense d’ailleurs à ce sujet aux déclarations quasi-amoureuses que s’échangent Kikyo et Shiba entre deux vagues d’ennemis défaits. Aspect de l’œuvre, qui n’est pas sans rappeler le « yang gang » (hard-masculine) du « nouveau wu xia pian » dont on connaît notamment les manifestations à travers la filmographie de Zhang Che (4). Ce dernier d’ailleurs réalisera en 1966 une adaptation des Trois samouraïs hors-la-loi baptisée le Trio magnifique. Une énième boucle est bouclée, bien belle qui plus est.

 


1. 3. Robin Gatto, Hideo Gosha : cinéaste sans maître (tome 1), éditions Lettmotif, 2014
2. Donald Richie, Paradis éphémères : à travers l’Orient, Flammarion, 2015
4. Stephen Teo, Chinese Martial Arts Cinema: The Wuxia Tradition, Edinburgh University Press, 2009

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Corentin

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