Wet Woman in the Wind

Les Hommes qui marchèrent sur la queue du tigre

 

Après Dororo en 2007 et I just wanna hug you sept ans plus tard, nous nous étonnions de la trajectoire empruntée par la filmographie d’Akihiko Shiota, cap mis vers une production plus « conventionnelle » sur un macadam bien lisse, glissant, voie rapide rythmée par les adaptations douteuses de mangas à succès. Inquiétant itinéraire qui prend aujourd’hui une tournure autrement plus réjouissante à l’occasion d’un nouveau Roman Porno Reboot pour lequel le cinéaste signe : Wet Woman in the Wind, renouant ainsi avec la Nikkatsu pour laquelle il réalisait son premier long-métrage en 1999 (si on omet le film vidéo softcore The Nude Woman) aux atours roses qui plus est :  Moonlight Whispers, adaptation du manga de Masahiko Kikuni.

Avant de s’intéresser aux amants mouillés du film qui nous intéresse, convient-il de revenir sur le Roman Porno, genre érotique (et non pas pornographique contrairement à ce que son nom laisse entendre) comptant parmi « les plus nobles et les plus singuliers non seulement de l’histoire du cinéma japonais mais de toute l’histoire du cinéma » si l’on en croit Stephen Sarrazin, enseignant, rédacteur spécialiste du cinéma japonais (1). Pour preuve, non content d’avoir permis à la Nikkatsu de garder pied dans le secteur de la production, alors que la Toho et la Shochiku s’en détournaient afin de plonger d’avantage dans la distribution, le label aura permis l’émergence de cinéastes majeurs parmi lesquels Chusei Sone, Masaru Konuma, Tatsumi Kumashiro, Noboru Tanaka, ou encore Akira Kato, avant de mettre au monde les premiers longs-métrages de Kiyoshi Kurosawa, Shinji Somai et Yojiro Takita pour ne citer qu’eux. Résultat en 1988, lorsque la société met un terme au Roman Porno après dix-sept ans d’existence,  c’est plus de mille cent films ainsi estampillés qui rosissent les pages du catalogue Nikkatsu. Manne financière pour le studio, bac à sable pour les cinéastes alors autorisés à aborder les sujets de leur choix à condition de respecter un budget serré, un format compris entre soixante-dix et quatre-vingt minutes, un tournage d’une semaine et intercaler entre chaque dizaine de minutes écoulées une scène de sexe à l’érotisme bien senti. Cahier des charges partagés par les cinq réalisateurs au programme du Roman Porno Reboot : Kazuya Shiraishi (The Devil’s Path, 2013) avec Dawn of the Felines, Isao Yukisada (Parade, 2010) avec Aroused by Gymnopedies, Hideo Nakata (Ring, 1998) avec White Lily, ainsi que les deux cinéastes en compétition pour la vingt-deuxième édition du Festival de l’Étrange : Sono Sion (Tag, 2015, film préalablement abordé sur Plan Tatami) avec Antiporno et enfin Akihiko Shiota (Harmful Insect, 2002, lui aussi traité sur le site). Occasion saisie par le réalisateur pour mettre en scène un hommage au Lovers are Wet (1973) de Tatsumi Kumashiro et s’intéresser encore d’avantage aux rapports qu’entretiennent les Hommes, réalité et fiction.

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Soixante-dix-neuf minutes, pas une de plus, Wet woman in the wind n’a pas de temps à perdre et reprend là où le Lovers are Wet de Kumashiro nous avait laissé : dans l’eau et à bicyclette. Seulement ce n’est pas Rie Nakagawa qui refera surface, mais Yuki Mamiya (notamment aperçue en 2013 dans deux films de Takashi Ishii : Hello, my dolly girlfriend et Sweet Whip) dans la peau de Shiori. A peine sortie de l’eau, la belle ôte son t-shirt sur lequel on lit « you need tissues for your issues » et exhibe fièrement sa poitrine faisant peu de cas de Kosuke (Nagaoka Tasuku vu à plusieurs reprises chez Sono Sion dans Love Exposure en 2008 ou encore Why don’t you play in hell ? en 2013) qui ne parvient plus à garder les yeux sur le livre qu’il semblait apprécier avant que la demoiselle ne s’essore devant ceux-là. Qu’à cela ne tienne, ancien scénariste du monde des planches, Kosuke s’est retiré de la société bien décidé à vivre en ermite et cela implique, entre autres décisions difficiles, de tirer un trait sur les femmes. Alors, aussi insistante et convaincante puisse être Shiori, c’est par un violent rejet que se solderont ses premières tentatives de séduction. Seulement, n’en déplaise à l’ascète, la jeune femme est bien décidée à le faire succomber et pour se faire prête à jouer le jeu du Théorème (1968) de Pier Paolo Pasolini, soit magnétiser, exacerber les passions des quelques personnes qui peuplent les entourages et par la même occasion leur révéler désirs inavoués, inassouvis, face cachée et autres faux-semblants.

Rapprocher l’oeuvre de Shohei Imamura apparaît alors comme une évidence, soulignée par l’intelligente programmation de cette vingt-deuxième édition du Festival de l’Étrange qui, parallèlement à la compétition, prête ses écrans aux films du cinéaste ethnologue. Ce lien, Mathieu Capel le faisait lui-aussi à la fin de son ouvrage Evasion du Japon, Cinéma japonais des années 1960 joignant le Canary (2005) de Shiota à la Femme Insecte (1963, film chroniqué sur Plan Tatami) d’Imamura par leur manière de se saisir de l’irrationnel (2). Ici les deux réalisateurs se retrouvent dans ce désir de gratter la pellicule du Japon officiel, solennel, silencieux, contenu, propret et par la fiction retrouver le vrai.

A ce sujet la carrière de Kosuke en tant que scénariste est intéressante et donne lieu à des scènes de confrontations érotiques intenses avec Shiori, à commencer par ce long plan séquence lors duquel l’auteur fait de la jeune femme une actrice chargée de couvrir d’une large palettes de sentiments les mots ほんと (honto) dans les sens de vérité, vrai, réel et うそ (uso) mensonge, incorrect et faux. Pour ce faire c’est dans un premier temps à la parole que Shiori s’en remet, avant que Kosuke ne lui demande de faire passer ses émotions par le corps et une robuste branche d’arbre dont ils se sont tous deux saisis. Scène envoûtante, éclairée, chargée de sens et d’érotisme, habitude délectable du film.

Après que Shiori soit parvenue à charmer chacun des êtres ayant eu la chance de se trouver alentours, après saphisme et orgie, le jeu de cache-cache s’interrompt et enfin Kosuke laisse s’exprimer pleinement ses plus profonds désirs, allant jusqu’à laisser transparaître un certain penchant masochiste. Le théâtre se change en cirque, l’amante se saisit d’une chaise et la voilà Mme. Loyal face à un Kosuke fauve. Succède à la chaise le fouet, la violence fond les corps des amants et la musique jazzy de Shunsuke Kida (compositeur, notamment, pour le jeu vidéo de From Software : Demon’s Souls), jusqu’alors cantonnée à une poignée de cuivres, se permet cordes en plus de percussions et rythme les ébats frénétiques des couples, comme l’explosion musicale cadençait l’implosion du personnage d’Aoi Miyazaki dans Harmful Insect.

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A l’occasion des dispensables remakes de Appartment wife: Afternoon affair et From the back, from the front en 2010 pour un premier jet de Roman Porno Reboot, Stephen Sarrazin écrit, à la suite des mots rapportés en introduction de ce papier : « Le roman porno est indissociable du Japon des années 70 et cela mérite à lui seul un ouvrage. La conception actuelle d’un nouveau roman porno par Nikkatsu est à cent lieues de l’actuel imaginaire érotique au Japon. » Ce dont a pleinement conscience Shiota qui confie à Jeremy Elphick lors d’un entretien autour de Wet woman in the wind pour le site Fourthreefilm : « Que signifie faire un Roman Porno maintenant ? Je ne pense pas que ça aura le même genre d’impact que ces productions ont pu avoir dans le passé. Peut-être pouvons nous le voir comme une sorte de parodie de ce qui se faisait alors. Parce qu’aujourd’hui, alors que nous avons plein accès à toutes sortes de pornographies hardcore pour notre plaisir, nous réalisons du softcore. Aussi, lorsque je pense à l’impact politique et social qu’eurent ces œuvres dans le passé, en réalisant ma propre version aujourd’hui il m’est naturellement venu l’idée d’en faire une comédie. » A l’érotisme se lie alors l’absurde, l’incongruité de ces relations, de cette attirance malade de Shiori et des autres femmes pour Kosuke, le sexe lui-même finit par se faire comique, instrument du jeu fou auquel se livre les amants, acte qui semble ne plus vouloir, pouvoir même finir, satire, long sourire présentés à la face des fantaisies masculines qui ponctuent les rapports du film.

Wet woman in the wind en plus de compositions de plans remarquables, magnifiés par des éclairages ocres et bleutés, foyer des toujours justes performances d’acteurs dont jouissent les films de Shiota, amuse et convie par la parodie à réfléchir au regard à porter, adopter sur ces œuvres. Le cinéaste, par la même, parvient à justifier à lui seul l’entreprise du Roman Porno Reboot, genre qui ne semblait pourtant pouvoir s’extraire des années 70. L’érotisme, à n’en pas douter, a encore bien des choses à nous dire et offrir, à commencer par d’avantage de films de Shiota, qui travaillerait actuellement, toujours selon les propos tenus lors de son entretien avec Jeremy Elphick, sur un autre film à petit budget. Croisons les doigts pour qu’à cette contrainte s’ajoute celle d’une durée de tournage réduite afin d’avoir au plus vite des nouvelles de ce projet.


1. Monde du cinéma numéro un : Qu’en est-il du cinéma contemporain ? Entretien avec Stephen Sarrazin, Editions Lettmotif, avril 2012, p.29

2 . Mathieu Capel, Evasion du Japon, Cinéma japonais des années 1960, Les prairies ordinaires, octobre 2015, p. 393

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Corentin

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